L'épopée de François Leguat
et de ses compagnons huguenots

* * *

Suite à la révocation de l'Édit de Nantes par Louis XIV en 1685 [1], beaucoup de protestants (huguenots), fuyant les persécutions religieuses, quittèrent la France pour se réfugier dans des pays amis. C'est ainsi que François Leguat arriva en Hollande, en 1689.

Ayant appris que deux grands vaisseaux équipés par le marquis Henri Du Quesne étaient sur le point de faire route vers l'île Bourbon [2], dans l'océan Indien, et qu'on cherchait, parmi les exilés protestants, des volontaires désireux de s'établir dans cette île, François Leguat décida de se joindre à l'expédition.

Le projet de Du Quesne et des ses proches était de fonder une colonie de protestants à l'île Bourbon. Ils avaient reçu l'aval des hollandaises pour équiper une flotte, s’emparer de l’île Bourbon et y fonder une république gouvernée par un sénat de douze personnes, dont Du Quesne serait le chef. Mais, peu avant de mettre les voiles, Du Quesne apprit que le roi de France avait envoyé à Bourbon une escadre de sept navires de guerre[2], avec ordre de s’opposer à son débarquement. Il faut noter que l’île était possession du roi depuis une quarantaine d'années et comptait une petite colonie de Français y ayant fait souche. Du Quesne renonça alors à son projet et désarma ses deux vaisseaux.

Il décida quand même de recueillir des informations en envoyant sur place une petite frégate, l' « Hirondelle », commandée par Antoine Valleau, avec, à son bord, François Leguat et une dizaine de ses compagnons. Mais, en vue de l'île Bourbon, par crainte de l'escadre, Valleau préfère ne pas accoster et juge plus prudent de se diriger vers l'île Maurice, alors occupée par les Hollandais [13]. En route, il changea cependant de cap et bifurqua en direction de Rodrigues.

Le 30 avril 1691, huit huguenots, dont François Leguat, quittèrent le navire Hirondelle pour descendre à terre et fouler le sol de Rodrigues, comme l'avaient déjà fait des marins hollandais, 90 ans plus tôt, découvrant une île quasi paradisiaque, encore inhabitée.

Après avoir exploré l'île, les huit exilés décidèrent de s'établir dans un vallon situé à l'est de la localité actuelle de Port-Mathurin et traversé par un gros ruisseau sur les berges duquel ils construisirent leurs habitations. Ils appelèrent ce lieu l'Enfoncement de François Leguat, en l'honneur du chef de leur expédition. Comme le signale Alfred North-Coombes [3],l'endroit est connu actuellement sous le nom de Fond la Digue [4].

Il était convenu que François Leguat et ses compagnons seraient rejoints plus tard par d'autres groupes de colons huguenots. Mais personne ne vint et ils restèrent ainsi abandonnés dans l'île pendant plus de deux ans.

Qui étaient ces huit aventuriers ? Alfred North-Coombes en donne la liste, assortie de quelques précisions :

Contrairement à Leguat qui était âgé de 52 ans à son arrivée à Rodrigues, ses compagnons plus jeunes ne purent supporter longtemps leur isolement, malgré les facilités offertes dans cette île tropicale où abondaient poissons, fruits de mer et autres tortues. Leguat et ses compagnons décidèrent alors de gagner l'île Maurice sous contrôle hollandais au moyen d'un rafiot de fortune, une grossière embarcation construite de leurs mains, mesurant sept mètres de long sur deux de large [6].

Après huit jours de traversée, pendant lesquels nos marins inexpérimentés endurèrent toutes sortes de misères, ils atteignirent miraculeusement l'île Maurice. Le 16 janvier 1694, une vigie hollandaise les aperçut au large du Morne Brabant [7]. Mais, arrivés à terre, ils subirent une série de malheurs qui ne se terminèrent que par la mort de plusieurs d'entre eux.

Mal accueillis par le gouverneur de l'île [8], ils furent d'abord mis en captivité sur un îlot rocheux [9]. Puis, embarqués sur un navire hollandais, ils furent conduits à Batavia [10] où, jugés pour des crimes imaginaires, ils furent enfin acquittés et libérés. Des huit aventuriers de Rodrigues, trois seulement, (Leguat, La Case et Bennelle) rentrèrent en Europe [11].

En 1697, Leguat retrouva la Hollande qu'il avait quittée huit années plus tôt. Ayant décidé de s'installer en Angleterre, il s'établit à Londres en 1707 [12].

C'est dans la capitale britannique que Leguat fit le récit de ses aventures. En 1708, sous le titre de Voyages et Aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales, il publia la première relation étendue connue sur l'île Rodrigues. Il en est question à la page suivante.


Notes

[1] En 1685, Louis XIV supprima tous les droits accordés en 1598 aux protestants du royaume par l'édit signé de Nantes. Cet édit, signé par Henri IV, accordait aux protestants la liberté de culte et leur assurait des garanties juridiques, politiques et militaires. À la suite de cette révocation, un grande nombre de sujets protestants (entre 200 000 et 300 000) quittèrent la France.

[2] Pour de plus amples précisions sur le projet de colonisation de l'île Bourbon (ancien nom de la Réunion) par les exilés huguenots, voir la page réservée sur ce site à l' article de Clicanoo mis en ligne le 1er janvier 2005.

[3] Alfred North-Coombes, The vindication of François Leguat, first resident and historian of Rodrigues (1691-1693), Éd. de l'océan Indien, Port-Louis, 1991, page 20. La première édition date de 1979.  Voir la page qui lui est consacrée sur ce site.

[4] Voici ce qu'en dit Alfred North-Coombes, à la page 20 de son ouvrage :
They established themselves in a little valley on the banks of what is known today as Grande Rivière, a little way up from the beach, at the eastern end of the present township of Port Mathurin. Taking its first appellation from the leader of the party, this little valley was known for a long time as the Enfoncement de François Leguat. The first word seems to have survived, in the modified form of fond, in today's designation of  Fond la Digue, which means Dam Valley because a small dam was erected across the river in more recent times.

[5] Le Projet de République à l'île d'Éden (l'île Bourbon) en 1689 par le marquis Henri Du Quesne, donne un complément d'informations concernant l'origine de François Leguat : « Parmi ceux qui composaient la future colonie de du Quesne se trouvait François Leguat, de la province de Bourgogne, élevé dans la province de Bresse, petit pays aujourd'hui représenté par le département de l'Ain, où il est né en 1637. Son ancêtre s'appelait Pierre le Guat, seigneur de la Fougère, comme on le voit dans l'Histoire de Bresse et de Bugey, par Samuel Guichenon. Lyon, 1650, in-fol., p. 54, 2e partie. ». Voir la page de ce site consacrée à ce projet.

[6] Ces précisions figurent dans l'article de Clicanoo susmentionné.

[7] D'après le livre de Benjamin Moutou, Les Chrétiens de l'île Maurice, édition de 1996, page 191.

[8] À l'époque de Leguat, l'île Maurice, occupée par les Hollandais, comptait moins de 300 habitants placés sous le commandement de l'opperhoofd Roelof Deodati. Leguat eut de longs démêlés avec Deodati à propos d'un morceau d'ambre gris que Leguat aurait ramené de Rodrigues et que Deodati lui aurait confisqué. L'ambre gris est un produit naturel très rare et d'une grande valeur marchande utilisé encore actuellement en parfumerie. Cette matière provient d'une sécrétion du cachalot, formée au niveau des organes digestifs.

[9] Dans son ouvrage précité, Alfred North-Coombes indique qu'il s'agit de l'île aux Vacoas.

[10] En 1619, les Hollandais obtinrent la souveraineté sur la ville indonésienne de Djakarta qu'il nommèrent Batavia et qui devint la base des activités de leur Compagnie unifiée des Indes orientales (ou VOC, de son sigle hollandais). Pour leur commerce avec les Indes orientales, c'est-à-dire les pays de l'océan Indien et de l'Insulinde, les Hollandais avaient établi dans la région une chaîne de comptoirs, entrepôts et forts, dirigés depuis Batavia. Djakarta reprendra son nom d'origine après l'indépendance de l'Indonésie, en 1948.

[11] Dans son livre, Alfred North-Coombes mentionne que Bennelle est décédé en 1746 à Amsterdam.

[12] Leguat fut naturalisé anglais en 1709. Il se maria en 1716 et mourut en 1735 à l'âge de 97 ans.

[13] Voir sur ce site la page consacrée à l'île Maurice au temps des Hollandais.


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Le Solitaire de l'île Rodrigues
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