Rétrospective : interview d'Alfred North-Coombes
Gaëtan Benoît, frère de Norbert, bibliothécaire de la
municipalité de Port-Louis, trouve Alfred North-Coombes trop modeste.
L’évidence même. Ce Mauricien exceptionnel est pourtant l’auteur de
plusieurs livres faisant référence, dont une histoire de Rodrigues,
heureusement rééditée par les soins de ses enfants, Monica Maurel
comprise. Cet agronome naît le 30 mai 1907 à Britannia. Il passe son
enfance sur plusieurs établissements sucriers, dont Beau-Vallon, Tamarin,
Le Val, Réunion. En dépit d’une scolarité aléatoire, pour dire le moins,
il sera lauréat du collège d’Agriculture, cet ancêtre de l’université de
Maurice. Admis à l’université de Reading, il obtient sans peine son
diplôme d’agronome. Son île natale, comme le reste du monde, subit les
contrecoups du krach du 24 octobre 1929. La tonne de sucre se vend alors à
Rs 129 (soit à treize sous le kilo). A son retour à Maurice, il se
retrouve au chômage car personne n’embauche, pas même la fonction publique
pourtant en quête de diplômés et de scientifiques. Le gouvernement déduit
même une taxe de 5 à 10% des salaires des fonctionnaires. On finit par lui
offrir un poste de professeur au collège d’Agriculture à Rs 95 par mois.
De là, il passe à la station de recherches agricoles voisine, au Réduit,
avant d’être employé comme agronome à l’Agriculture.
Sa carrière
d’historien commence à cette époque. Il recueille des documents concernant
l’histoire de l’industrie sucrière. Il en sort un livre, publié, en 1937,
à 900 exemplaires. Il reçoit les félicitations d’un spécialiste de
l’histoire du sucre à travers le monde, Noël Deerr : « Votre livre
aurait-il été publié deux ans plut tôt, qu’il m’aurait épargné bien des
recherches fastidieuses. » Il attrape alors le virus de Rodrigues. Il est
au service de l’industrie du tabac quand on l’envoie en mission de
prospection à Rodrigues. L’île l’ensorcelle. Il soumet un rapport
dépassant largement ses termes de référence. Du tabac, il passe au thé et
recommande, à bon escient, un quota sur les importations théières. La
guerre de 1939-45 remet tout en question. Il est mobilisé et envoyé à
Rodrigues. Il y reste neuf mois de plus que prévu car le seul transporteur
de troupes disponibles, le Zambezia, n’est plus réparable, faute de
feuilles d’acier disponible. L’envie lui prend alors d’écrire l’histoire
de Rodrigues. Il se met à lire les documents officiels disponibles ainsi
que la correspondance entre cette île et Maurice.
De retour à
Maurice, il doit préparer, avec Octave Wiehe, l’historique de la
production vivrière à Maurice pendant la guerre. Ils mettent aussi
l’accent sur les failles et les causes d’échec de cette entreprise, ce qui
déplaît à certains. Le gouvernement veut expurger le rapport de certaines
parties compromettantes. Les auteurs refusent de signer cette version ad
delphinis. Le rapport paraît sous le couvert de l’anonymat.
Sa
documentation sur l’histoire des cultures agricoles augmente sans cesse et
s’étend désormais aux fibres et à la pomme de terre. Il se sent d’attaque
pour un travail plus ambitieux : une histoire agricole de Maurice. Des
obstacles politiques ne tardent pas à contrecarrer la réalisation de son
projet. Les gouverneurs successifs préfèrent sacquer les techniciens
compétents plutôt que de résister comme il convient aux pressions
politiques et éviter au pays des échecs aussi retentissants que celui
d’une tentative de production d’huile de tournesol. Il se console comme il
peut avec la rédaction de La Revue Agricole, la réorganisation du collège
d’Agriculture. Sa femme et lui décident, en 1963, de suivre leurs fils,
émigrés en Australie. Il se consacre alors à son histoire de Rodrigues qui
est enfin prête pour la publication en 1971. En 1973, se précise son
intérêt pour François Leguat. De passage à Johannesburg, il y découvre
l’ouvrage de Percy Guy Adams, professeur d’anglais à l’université de
Californie, intitulé Travellers and Liars. Reprenant la thèse de Geoffroy
Atkinson, Adams range Leguat parmi les « fieffés menteurs » de l’histoire.
L’université Mouash d’Australie accepte sa candidature à un PhD sur la foi
de son projet de réhabiliter la mémoire de Leguat. Ce sera chose faite
avec la publication de sa thèse The Vindication of François Leguat. De ce
dernier aux précisions à apporter aux dates de découverte des différentes
îles des Mascareignes, il n’y a qu’un pas qu’Alfred North-Coombes franchit
en 1979.
Laissons le rêver après Auguste Toussaint à l’aménagement
d’un centre de documentation Mauritiana, regroupant tous les documents
disponbiles, confié à un personnel qualifié et permanent, ouvert sept
jours sur sept jusqu’à 21 heures et travaillant en liaison avec les autres
îles indocéaniques.
Yvan MARTIAL
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Article paru dans PROSI Magazine, n° 358, novembre 1998 |
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Obituaire : Dr G. Alfred North-Coombes, OBE
Parcours peu ordinaire; c’est bien la définition la plus
exacte qu’on puisse
donner de la vie d’Alfred North-Coombes qui vient de nous quitter à l’âge de
91 ans, après une existence plus que bien remplie. Mais en ajoutant que cette
étrangeté était enrichie par la valeur de ce qui est rare au point de constituer
un modèle dont on peut s’inspirer, tant elle frappe par sa diversité.
En effet, né dans le giron sucrier auquel appartenait son père, il était naturel,
comme si souvent le cas à l’époque, que la carrière du jeune Alfred s’orientât
vers l’agriculture et c’est ce qui arriva: le Collège d’Agriculture donc, dont
les portes venaient de s’ouvrir, lauréat en 1928, et le voilà étudiant à Reading
où il obtient un BSc en Agriculture.
Ensuite, c’est le retour à Maurice et les échelons gravis au Département
de l’Agriculture jusqu’au poste de Directeur, et une retraite prématurée en
1961 pour diriger le Collège d’Agriculture pendant deux ans. Trois décennies
donc au service de l’agriculture mauricienne, agrémentées si l’on peut dire
par des missions à Rodrigues, du service au grade de capitaine dans la
Territoriale pendant la guerre, des publications dont Evolution of Sugar
Cane Cultivations in Mauritius et Fibre Industry of Mauritius, et des cours
au Collège d’Agriculture où beaucoup d’entre nous eûmes le privilège de
bénéficier de ses dons d’enseignant et de la clarté de ses exposés, et
d’apprécier son sens de l’humour.
Carrière professionnelle, scientifique et administrative donc très fructueuse
mais, en même temps, encouragé par ses visites à Rodrigues, un intérêt
grandissant pour l’histoire des Mascareignes sans que cela nuise, en aucune
façon, à ses activités liées au présent telles que celle de rédacteur de la
Revue Agricole et Sucrière de l’île Maurice de 1948 à 1962.
Cet intérêt grandit encore lorsque, retraité définitif en 1963, Alfred
North-Coombes émigra vers l’Australie où recherches et études aboutirent
en 1971 à la publication de The Island of Rodrigues et, en 1976, à un doctorat
en histoire de la Monash University de Melbourne. On retiendra de cette oeuvre,
poursuivie officiellement jusqu’en 1986 mais encore par la suite depuis son
retour à Maurice et presque jusqu’à ses derniers jours, The Vindication of
François Leguat, La Découverte des Mascareignes et L’Histoire des Tortues
de Terre de Rodrigues et le Mouvement Maritime vers Rodrigues de 1601 à 1801.
Ces réalisations académiques ou professionnelles, récompensées par des
distinctions de professeur honoraire en agriculture de l’université de
Maurice et de membre honoraire de la Société Royale des Arts et des Sciences
et de la Société de l’Histoire de l’île Maurice, passeront à la postérité.
Pour nous qui avons connu Alfred, il restera, en plus, le souvenir de l’homme
affable et courtois dont la conversation apportait toujours quelque chose et
que sa grande culture n’empêchait pas de rester ouvert à tous.
Parcours peu ordinaire disais-je !
René Noël
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L'épopée de François Leguat
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