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Le Solitaire de Rodrigues * * * |
Dans le récit de François Leguat se trouve une description détaillée, à la manière d'un véritable naturaliste, de l'oiseau solitaire, nom que lui donna Leguat. En voici quelques extraits (texte adapté) :
« De tous les oiseaux de cette île l'espèce la plus remarquable est celle
à laquelle on a donné le nom de Solitaire, parce qu'on les voit rarement
en troupes, quoiqu'il y en a beaucoup.
Les mâles ont le plumage ordinairement grisâtre et brun, les pieds de coq d'Inde et le bec aussi, mais un peu plus crochu. Ils n'ont presque point de queue, et leur derrière couvert de plume est arrondi comme une croupe de cheval. Ils sont plus hauts montés que les coqs d'Inde et ont le cou droit un peu plus long à proportion que ne l'a cet oiseau quand il
lève la tête.
L'œil noir est vif, et la tête sans crête ni houppe. Ils ne volent point, leurs ailes sont trop petites pour soutenir le poids de leur corps. Ils ne s'en servent que pour se battre et faire des moulinets quand ils veulent s'appeler l'un l'autre. Ils font avec vitesse 20 ou 30 pirouettes tout de suite du même côté, pendant 4 à 5 minutes ; le mouvement de leurs ailes fait alors un bruit qui approche celui d'une crécelle, et on l'entend de plus de 200 pas.
L'os de l'aileron grossit à l'extrémité et forme sous la plume une petite masse ronde comme une balle de mousquet, cela et le bec sont la principale défense de cet oiseau. On a bien de peine à les attraper dans les bois, mais comme on court plus vite qu'eux, dans les lieux dégagés, il n'est pas fort difficile d'en prendre. Quelquefois même on en approche fort aisément.
Depuis le mois de mars jusqu'au mois de septembre ils sont extraordinairement gras, et le goût en est excellent surtout lorqu'ils sont jeunes.
On trouve des mâles qui pèsent jusqu'à 45 livres. La femelle, aussi bien blonde que foncée, est magnifique. Elle a comme un liseré rubané de couleur verdâtre sur son bec. Les plumes de chaque côté de l'arrière train sont arrondies à leur extrêmité et, comme à cet endroit, elles croissent très abondamment, cela ne manque pas de produire le plus bel effet.
Ils ont une démarche tellement gracieuse et fière que l'on ne peut que les admirer et les aimer, ajoutons que leur belle allure leur a bien des fois sauvé la vie. Bien qu'ils se laissent approcher en confiance lorsqu'on ne les poursuit pas, on ne peut jamais pour autant les apprivoiser ; dès qu'on en a capturé, ils répandent leurs larmes, pleurant en silence et refusant obstinément toute nourriture, se laissant mourir de faim.
Lorsqu'ils veulent construire leur nid, ces oiseaux choisissent pour ce faire un endroit approprié où ils élèvent alors un soubassement de palmes à un pied et demi du sol. Ils ne pondent qu'un œuf aussi gros que celui d'une oie. Le mâle et la femelle se relayent pour le couver pendant les sept semaines qui précèdent l'éclosion. Durant tout le temps qu'ils couvent leur œuf ou élèvent leur oisillon, celui-ci ne pouvant d'ailleurs se nourrir lui-même qu'après plusieurs mois, aucun autre de leurs semblables ne peut s'approcher du nid à moins d'un périmètre de deux cents pas.
Il s'agit d'une spécificité que nous avons pu vérifier bien souvent et à propos de laquelle je m'exprime avec certitude.
Les combats ont lieu, de temps à autre et durent passablement longtemps; lorsque
l'importun s'enfuit enfin, il fait alors des mouvements circulaires tout autour,
sans courir au loin directement. Toutefois, les solitaires qui ont élu domicile
en ce nid n'ont de cesse d'harceler l'intrus jusqu'à temps qu'il en soit
expulsé. »
Il y eut diverses controverses concernant l'existence du Solitaire, certains
prétendant même que l'oiseau n'avait existé que dans l'imagination de Leguat.
Mais, en 1879, une mission de la Royal Society of Arts and Science à l'île
Rodrigues mit en évidence l'existence des ossements du fameux Solitaire grâce
à des fouilles conduites dans les cavernes Provert et Patate.
Dès 1735, Rodrigues sera occupée d'une manière permanente. Sur ordre de Mahé
de Labourdonnais, une vigie y sera établie, avec, comme mission, le ramassage
de tortues et leur chargement sur les bateaux de la compagnie. À partir de 1760,
l'île connut son véritable peuplement. Une garnison française y fut stationnée
et des colons s'y installèrent. C'est au cours des années qui suivirent que
survint la disparition du solitaire de Rodrigues, environ soixante-dix ans
après celle du dodo de Maurice, dont l'extinction de l'espèce se situe, selon
les spécialistes, entre 1691 et 1693.
Remarque
Le solitaire de Rodrigues (Pezophaps solitaria) est apparenté au dodo de
Maurice (Raphus cucullatus) et au dronte de La Réunion (Raphus solitarius).
Ces oiseaux font partie de l'ordre des columbiformes, famille des raphidés.
À leur sujet, on peut consulter le site suivant, d'où est d'ailleurs tirée l'image
ci-dessus :
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